La pauvreté est là, mais nous ne la voyons pas

La pauvreté est là, mais nous ne la voyons pas

Un billet d’humeur aujourd’hui car la semaine dernière, j’ai été témoin d’une scène qui m’a ébranlée et que j’avais besoin de partager.

 

Face à face avec une personne pauvre

       Si vous me suivez depuis un moment, vous savez que je fais de moins en moins mes courses en supermarché. En début de semaine dernière, j’y ai été. Arrivée en caisse, je fais ce que je fais habituellement : observer le panier des gens innocent, cela en dit tellement sur eux. Je vois la personne devant moi en train de bien regarder son tapis de courses, et j’ai l’impression qu’elle calcule dans sa tête pour combien elle va en avoir. En passant devant la caissière, elle lui demande de ne surtout pas dépasser 80 €, car elle n’a que 80 € de bons d’achat, elle ne peut pas s’acheter plus. Déjà, à ce moment-là, je me suis dit : « Waouh, ça y est en France, en 2022, on en est là, même à Quimper (ville plutôt riche), les gens ne peuvent même avoir un panier de courses décent ». La caissière commence à scander toutes les dizaines d’euros… « 10 euros… 20 euros… » À 30 euros, la personne demande de mettre en priorité les produits surgelés : hop, poisson, pommes de terre et légumes surgelés y passent. À 40 euros, les produits frais, les produits frais ! À 50 euros, le pain, mettez le pain et les fonds de tarte s’il vous plaît. À 70 euros, les fruits et les légumes, les pommes s’il vous plaît, les pommes surtout… et le palier de 80 euros est déjà atteint. La caissière a discrètement ajouté la laitue sans la compter. Et elle a bien fait.

       Pour ma part, j’ai tellement été ébranlée que je n’ai même pas pensé à payer le reste des courses à cette personne (il ne devait même pas en avoir pour 6 euros). Cette personne ne pouvait donc pas dépasser un panier de courses à 80 euros, même pour moins de 10 euros, et pire, ces 80 euros étaient tirés d’un bon d’achat de l’Udaf 29 (Union départementale des associations familiales du Finistère), c’est-à-dire qu’elle n’avait rien pour se payer à manger !!! Je ne sais pas si elle avait des enfants, rien dans son panier ne l’indiquait (mais l’alimentation pour enfants est beaucoup plus chère et moins bonne gustativement et sanitairement, comme je l’explique dans cet article).

L’augmentation croissante de la pauvreté

       Nous pourrions croire que ce type de récits est rare, mais Agathe (https://linktr.ee/atelier_sham_too), la même semaine m’a raconté une histoire similaire arrivée à Toulouse. Elle était à la pharmacie et la personne devant elle devait prendre un traitement pour sa fille de trois ans. Elle demande le prix à la pharmacienne : 4 euros. Bon, ça passe, mais s’il avait été plus cher, elle aurait cherché une alternative ou un remède de grand-mère ! En France, en 2022, des gens n’ont plus les moyens de se nourrir et de se soigner correctement ! La pauvreté augmente d’année en année[1] et avec la crise du covid, nous sommes à plus de 18 % de pauvres en France, soit 12 millions de Français en 2022[2] ! Ramenés à l’échelle de la population, c’est presqu’un Français sur dix !!! Pire, depuis une vingtaine d’années, nous avons vu émerger la catégorie des « travailleurs pauvres », c’est-à-dire des gens qui travaillent mais qui n’ont pas de quoi vivre décemment ! Il serait aujourd’hui entre 1 et 2 millions de Français à travailler mais ne pouvant vivre dignement[3] ! Je pourrai vous donner encore d’autres chiffres qui font froid dans le dos, mais je ne vais pas vous étaler tous les chiffres sur la pauvreté car les associations comme le Secours Catholique ou l’Observatoire des inégalités le font très bien[4].

       Non, ce qui m’a le plus déprimée dans mon histoire au supermarché, c’est que je me suis rendu compte que je ne voyais plus les pauvres ! Alors qu’ils sont là, et que leur population augmente d’année en année.

Où voir des pauvres ?

       J’étais donc déjà à un bon niveau de déprime pour toutes ces personnes qui ne peuvent pas manger à leur faim et se soigner, mais ce qui m’a ébranlée encore davantage est que je me suis rendu compte qu’il n’y avait plus qu’au supermarché ou à la pharmacie où je pouvais voir ce type de personnes (à Quimper, les SDF sont interdits[5]) ! C’est donc bien gentil de ne pas faire ses courses au supermarché, mais mon mélange social, je le fais où !? Mélange d’autant plus important pour se rendre compte que des gens galèrent à payer leurs vêtements, leur loyer, le chauffage (quand ils se chauffent), et même à se payer à manger, donc à vivre ! En effet, je me rends compte au fil du temps que je me coupe d’une partie de la société, celle invisible : qu’on voit très rarement dans les médias, qui ne manifeste pas, qui ne se plaint pas. Et c’est tout mon cercle social qui a évolué. Si au début de ma carrière professionnelle, la mixité sociale était encore de mise (mention spéciale à Mc Donald’s, l’entreprise où la mixité sociale était la plus forte), au fur et à mesure, comme un piège, celle-ci s’est concentrée et je me retrouve à n’être plus qu’avec le même type de personnes.

       Il en est de même pour les autres lieux sociaux : plus je choisis de vivre d’une façon plus écologique, plus je m’enferme dans des espaces publics qui n’accueillent pas tout le monde. Je fais maintenant mes courses au marché bio et à l’épicerie en vrac, il n’y a aucun pauvre là-bas, même pour faire les fins de marché. De même, les banques alimentaires ou Restos du Cœur préfèrent demander des dons dans les supermarchés que dans les magasins bio car les premiers touchent davantage de monde.

       Notre quartier où nous habitons suit la même logique de renfermement social. Si au début, il était mixte grâce à la présence d’entreprises et d’usines (beaucoup de monde n’aime pas vivre auprès de celles-ci), au fur et à mesure du temps, celles-ci sont reléguées en périphérie, dans les fameuses zones commerciales (comme je le décris dans cet article). Notre quartier commence donc à accueillir des familles comme nous se gentrifier. Mon mari se mélange un peu plus avec le sport (basket), mais comme c’est le club du quartier avec des valeurs laïques (nous sommes en Bretagne), une bonne partie des licenciés sont comme nous, ou au moins réfléchissent à l’écologie et à un bon système social.

       Mon militantisme dans une association pour l’eau ou celle pour le train pourrait me permettre d’élargir mon cercle social, mais même s’il y a des personnes différentes, je vois bien que le tronc est identique (surtout qu’étrangement dans ces associations bretonnes, les Picards sont sur-représentés, donc je ne me mêle même pas régionalement !). Il y aurait sans doute encore l’école pour se mélanger, rencontrer des parents différents, mais nous n’avons pas d’enfants. Et encore, comme l’explique Fatima Ouassak, dans son livre La puissance des mères (chronique à retrouver ici), certains parents évitent la mixité sociale.

La ville, génératrice de ricochets sociaux concentriques

       Certains pensent qu’habiter en ville permet de mieux élargir son cercle social car la population est plus diversifiée que dans un village. Je pense, au contraire que la ville n’arrange pas cette concentration sociale. En effet, les quartiers sont façonnés de telle façon qu’il y a les quartiers pauvres et les riches (le meilleur exemple est bien sûr Paris). Et même les quartiers mixtes à l’origine se gentrifie (le prix de l’immobilier augmentant, les familles populaires s’éloignent). Comme je l’ai écrit plus haut, je le vois avec notre quartier. Au début, il n’était pas du tout un quartier en vue de Quimper. Mais maintenant, certains de nos potes déménagent d’un quartier de Quimper pour venir vivre dans notre quartier ! Objectivement, cela m’arrange : nous habitons plus prêts et nous n’avons plus besoin de traverser la ville pour se voir. Mais ces déménagements montrent encore une concentration du même type de personnes au même endroit ! Donc pour le mélange de population, nous repasserons !

       Et si vous faites vos courses dans le quartier, allez au club de sport du quartier, mettez vos enfants dans l’école du quartier, quartier qui n’a plus que le même type de population, forcément, votre mélange social se fera difficilement ! Ainsi, une seule donnée : votre lieu d’habitation peut avoir des répercussions sur toute votre socialité, comme les ricochets sur l’eau.

       Contrairement à un village où une grande majorité de personnes se connaît, ce qui permet de connaître les familles pauvres, donc de pouvoir les aider, en ville, c’est beaucoup plus difficile, si vous ne connaissez pas la famille personnellement. Inéluctablement, je m’enferme donc dans un cercle social dont je peine à élargir le diamètre.

Connaître pour aider la population pauvre

       Je ne sais pas à quoi est dû ce prisme social ? Est-ce que tous les pays l’ont aussi ? Est-ce en grandissant que nous nous coupons des autres catégories de la société ? Ou est-ce un problème typiquement français ? Ou est-ce que j’ai eu de la chance, enfant et ado, de vivre dans un milieu mixte ? Je ne sais pas et il faudrait lire des études sociologiques pour savoir. Mais en attendant, je vis mal cette coupure de la société car je risque de m’enfermer dans un prisme et ne plus voir les réalités du terrain.

       Pour bien, il faudrait que je devienne bénévole à une association qui aide les personnes des quartiers pauvres. Si j’étais encore en Picardie, je me serais inscrite d’office à l’association Cardan qui promeut la lecture dans les quartiers pauvres. Mais là, maintenant, faisant déjà partie de deux associations, le temps me manque (hélas). Et c’est peut-être ça le problème, mon choix s’est porté avant tout sur la qualité de l’eau pour la fin des algues vertes (ma BD pour comprendre le problème) et sur le train qui sert de déplacement à une majorité de la classe moyenne (mon article coup de gueule à ce sujet). Même si, in fine, la population pauvre bénéficiera de nos avancées (meilleure eau, déplacement moins cher), dans les faits, cela ne l’aide pas directement. Par ricochet, mon choix de vie (partir en Bretagne pour trouver du boulot afin de ne pas avoir à travailler à Paris) a ainsi influé mon choix militant. Et c’est là que le cercle social se referme toujours… Ces ricochets sociaux sont en réalité un cercle vicieux de la socialité.

       En le sachant, je vais donc faire attention à aller vers ces personnes quand je les rencontrerai, et surtout de les écouter afin de ne pas rester dans mon cercle. J’ai de la chance car je m’en rends compte, mas combien de personnes ne voit pas ce cercle concentrique de la socialité ? Alors, n’hésitons pas à parler de ce problème social et de la population pauvre autour de nous afin que les gens fassent davantage attention aux autres.

QUE FAIRE ?

Du bénévolat dans des associations qui aident directement la population pauvre. Et ce n’est pas ce qu’il manque en associations nationales :
ATD Quart Monde,
Banques alimentaires,
Croix-Rouge,
Emmaüs,
Restos du Cœur,
Secours Catholique

Sans oublier les associations locales comme Cardan à Amiens et Abbeville : https://www.facebook.com/assocardan/

Ou si le temps vous manque, un don, même minime, aide toujours.

Faire du maraudage (aller parler et offrir un café, vêtements chauds aux SDF).

Vous renseigner sur les quartiers pauvres de votre ville pour proposer des animations ou des actions EN LIEN et EN ACCORD avec les habitants afin de répondre à leurs réels besoins que nous n’identifions pas toujours.

Voir avec le personnel éducatif des écoles des quartiers pauvres pour acheter des fournitures, livres (même en brocante ou ressourceries) pour leur bibliothèque (qui en sont rarement pourvues).

Et si vous avez d’autres idées, n’hésitez pas à les partager en commentaires.

7 réflexions sur « La pauvreté est là, mais nous ne la voyons pas »

  1. Merci pour cet article ! C’est vrai qu’on a tendance à rester dans notre petit cercle, et le milieu écolo a vraiment ce problème-là. Dans mon ancienne asso, on venait tous du même milieu : classe moyenne voire CSP+ (ingénieurs Airbus). Aujourd’hui, dans ma ville et avec mes collègues, c’est la même chose. Heureusement que ma bibliothèque se trouve dans le quartier pauvre de ma ville (en toute transparence, j’apprends encore à m’y sentir à l’aise). Le fait que mon petit ami soit issu d’un milieu social différent du mien (il a vécut en logement social par exemple, et vient d’une famille de 5 enfants) m’a aussi bien chamboulée dans ma façon de voir les choses : par exemple, j’ai choisi un métier-passion mal payé, après des études financées par mes parents. Lui a choisi des études gratuites et cherché un travail qui gagne plus que le SMIC, et aujourd’hui il peut aider ses parents financièrement.
    Bref, malgré tout ça manque de mixité !
    Petite astuce : chez moi la ville promeut parfois les collectes en supermarché sur notre magazine municipal, du coup j’essaye d’aller exprès au supermarché pour ça. Peut-être que sur les pages facebook des asso on peut voir passer les dates ?

    1. Merci Lucile de ton témoignage très intéressant, car il y a tellement à dire à ce sujet, notamment sur le métier-passion ! Je ne sais pas s’il y a eu des études sociologiques à ce sujet, mais je pense qu’il y a de quoi dire !
      Et merci pour l’astuce sur les collectes en supermarché. Ils ne le font pas à Quimper, mais ça peut être une idée à leur donner, plutôt que d’avoir leur propagande pour tout ce qu’ils font de merveilleux dans la ville !

  2. Cet été avant mon départ pour Manchester j’ai vu un truc similaire dans mon quartier au centre d’analyse médicale, une femme de soixante dix ans environ qui a fait demi-tour car les prises de sang prescrites étaient trop chères (50 euros). Elle leur a dit qu’elle reviendrait quand elle aura pu mettre les sous de côté… J’ai vraiment pas su quoi faire, car ça peut être très dur à vivre aussi que quelqu’un d’inconnu propose publiquement de payer à sa place. Il faut mieux que ça passe par des assos de quartier, ou l’assistance sociale, mais les infos ne sont pas toujours connues non plus sur les aides possibles (et parfois y’en a tout simplement pas).

    1. Oui, c’est vrai, ce n’est pas évident non plus de proposer de payer, surtout là : 50 €, c’est une bonne somme. Les gens peuvent mal le prendre et/ou avoir honte. Ça montre que notre société ne nous apprend vraiment pas à aider les autres ET à recevoir de l’aide.

  3. Coucou ! Superbe article, et glaçant en effet ! Je suis devenue plus sensible à ce sujet depuis que je galère (séparation amoureuse, donc loyer qui double à Paris). Je ne fais presque plus de sorties payantes (bars, concerts, resto, etc.), pour continuer à manger bien et bio. C’est le dernier budget que je souhaite modifier, car je le mets au même niveau que des médicaments. En fait, j’ai vraiment pris conscience que tout est absolument une question d’argent. Dans l’espace public, tu ne peux plus faire grand-chose sans payer, même quelques euros. Donc c’est normal qu’on ne voie presque pas les pauvres, les plus visibles sont les sans-domicile. Et puis il y a différentes pauvretés, la pauvreté blanche prolétaire, la pauvreté racisée, la pauvreté dans la rue, la pauvreté en HLM, la pauvreté migrante… Je travaille justement sur un ouvrage sur la pauvreté et le logement pour l’association ATD Quart Monde (à ajouter dans ta liste de suggestions d’associations ;)). Quant à ton activité bénévole, tu ne peux pas tout faire, et tu fais déjà beaucoup ! Le mieux est de te placer là où tu te sens le plus efficace. Et puis, il faut faire attention avec les associations qui luttent contre la pauvreté, elles peuvent être bien intentionnées mais maladroites. Bien entendu, l’eau et les transports bénéficient au plus grand nombre : c’est un engagement précis. Merci ! Lysiane

    1. Bonjour Lysiane, merci pour ton super retour 🙂 ! Ta remarque sur les différentes pauvretés est pertinente, car c’est cette pertinence qui fait que le problème global de la pauvreté est difficile à appréhender pour la plupart des gens, sans compter que les derniers gouvernements, voire quelques médias, aiment bien diviser la pauvreté entre les « bons » pauvres et les « mauvais » pauvres ! Comme si on choisissait d’être pauvre !
      Et merci pour la mention de l’association ATD Quart Monde, je l’ajoute 🙂 !

      1. Coucou ! Le·la bon·ne pauvre n’achète pas de Nutella en promo, c’est bien connu ! Toujours ce préjugé et cette méfiance de l’argent mal géré, mal dépensé. J’aimerais bien voir quelqu’un·e du gouvernement vivre avec le SMIC pendant un an, on en reparlera après 😉

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