Livre Marx et sa baguette

Livre Marx et sa baguette

Nouveau livre sur le blog. Un livre qui m’a beaucoup plu. Je l’ai reçu en service de presse par Decrescenzo Éditeurs, et je les en remercie car ce fut une vraie bonne surprise.
Si vous aimez mon blog, vous aimerez ce livre car il correspond à l’esprit du blog :
comment concilier écologie et social tout en proposant des produits de consommation sans oublier le domaine politique grâce à l’évocation de Marx et son fameux livre Le Capital.
Le tout se lisant facilement et même plaisamment.
Si vous ne savez pas quel essai lire pendant les vacances, celui-ci est parfait !

Marx et sa baguette

L’auteur du livre est Itaru Watanabé. Il nous raconte son histoire : vivant à Tokyo, à presque 30 ans, il décide de changer de voie pour se tourner vers l’agronomie dans le but de pouvoir vivre à la campagne.

Essai Marx et sa baguette d'Itaru Watanabé

Finalement, se rendant compte du fonctionnement du marché de l’agro-alimentaire, il décide d’aller encore plus loin dans ses convictions et de se tourner vers un CAP de boulangerie afin de proposer du bon pain à un prix décent, comprenez sans dégager de gros bénéfices, mais seulement de quoi vivre, réinvestir et payer convenablement ses salariés tout en les laissant à temps partiel. Il est inutile de préciser que la fabrication du pain au Japon ne fait pas partie du savoir-faire traditionnel.

Et pour aller plus loin dans ses convictions, Itaru Watanabé décide de proposer ce pain dans un territoire rural afin de redynamiser la campagne. Nous le suivons dans ces pérégrinations, pendant que lui, découvre Marx.

Ce livre est composé de deux grandes parties qui irriguent la pensée de Itaru Watanabé.

L’économie qui ne pourrit jamais

  • Quelque chose ne tourne pas rond
  • La rencontre avec Marx
  • Marx et son discours sur la main-d’œuvre
  • Les ferments et l’innovation technique
  • L’argent et le pain qui ne pourrissent jamais

 L’économie qui pourrit

  • Bienvenue à la boulangerie de campagne
  • Le dialogue entre les ferments et l’artisan
  • Le chemin vers la campagne
  • Une société sans exploitation
  • Le prochain défi

Les termes liés au pourrissement ne sont pas à prendre d’un point de vue négatif, mais positif. En effet, selon l’auteur, une chose qui ne pourrit pas n’est pas bonne, au sens où elle ne retourne pas à la terre et ne se décompose pas pour nourrir d’autres êtres vivants. Selon lui, le pourrissement est la preuve d’une matière vivante (le corps change, ce qui montre sa vitalité).

Karl Marx, si connu
et si peu lu

Karl Marx, né et vivant au XIXe siècle, est un philosophe, historien et sociologue considéré comme le père du marxisme (courant communiste). Il a entre autres contribué à l’Association internationale des travailleurs. Toute son œuvre décrit les méfaits du capitalisme, en revenant sur les méfaits de la notion de travail et sur le problème de considérer l’économie comme une science sûre alors qu’elle oublie le côté irrationnel des êtres humains. Il met aussi en place la théorie de la lutte des classes, qui est selon lui, inhérente au capitalisme.

Son essai phare, Le Capital, critique de l’économie politique, est l’œuvre de toute une vie dont l’achèvement a été écrit par Friedrich Engels (ami et philosophe). Il décrit le système capitaliste et ses effets en étudiant l’industrie britannique, les théories économistes de l’époque (Adam Smith, Ricardo qui sont valables encore aujourd’hui) et en produisant également les premières études sociologiques (enquêtes par exemple sur les ouvriers d’usine, sur le nombre d’accident de travail, leur mortalité, etc.).

Le livre Marx ou sa baguette est une très bonne introduction à son œuvre qui est encore d’une actualité troublante (vous me direz, c’est normal puisque nous vivons encore dans une société capitaliste).

Le livre

En 160 pages, le livre aborde des thématiques très diverses mais intéressantes : l’économie avec le problème du système capitaliste, l’agriculture industrielle et la nourriture sans goût qui en découle, le problème de l’exode rural (oui, le Japon a le même problème que nous, qui in fine, se révèle être un problème de société capitaliste) et, bien sûr, indirectement la culture japonaise. Sans oublier une série d’illustrations qui expliquent la recette inventée par l’auteur : le pain au levain de saké.

Ce qui est intéressant, c’est qu’en partant de son expérience personnelle, Itaru Watanabé nous livre une réflexion complète sur notre société et son inscription dans le système capitaliste. L’avantage de ce livre est comme l’auteur part de son expérience, son discours est concret, les théories de Marx sont donc à la portée de tous.

Le titre exact japonais serait « Trouver une boulangerie à la campagne » (je remercie Tania pour la traduction), ce qui représente bien le parcours de l’auteur. Je comprends toutefois l’éditeur français d’avoir voulu inclure Marx dans le titre afin que la dimension politique soit présente sur la couverture. À mon avis, il aurait fallu mettre les deux laughing !

Une économie artificielle

En racontant son histoire, ses expériences professionnelles et en étudiant celles-ci sous la lecture de Marx, Itaru Watanabé réalise que Marx avait déjà tout analysé (pour rappel, plus d’un siècle avant). En effet, notre auteur japonais travaille au début chez un grossiste alimentaire, puis le quitte car n’aimant pas sa façon de gérer les prix pour se tourner vers la carrière de boulanger.

Il commence alors à travailler dans une boulangerie industrielle et se rend ainsi compte que ce ne sont pas les patrons qui sont mauvais, mais le système qui les pousse à tirer toujours vers le bas le prix de la main-d’œuvre (par les salaires) et les conditions de travail afin de pouvoir toujours se dégager du profit : il faut vendre toujours davantage de pains, donc en baissant les prix face à la concurrence, mais pour faire davantage de pains, il faut investir dans des machines qui coûtent cher, il faut donc alors vendre davantage de pain pour amortir le coût des machines. J’espère que vous avez suivi car c’est vraiment le serpent qui se mord la queue.

Itaru Watanabé, réalisant que ce système ne lui convient pas, décide donc, avec sa compagne Mari, de monter sa propre boulangerie où ce seront ses règles qui s’appliqueront. Pour ce faire, pour ne pas être dépendant d’un banquier, il décide de contracter le plus petit emprunt possible.

Cependant, comme il décide de faire du pain dans un pays qui n’est pas traditionnellement boulanger, il se rend compte qu’il est dépendant des fluctuations de la matière première qui est importé et dont les prix sont fixés par les cours boursiers : blé, seigle, levain. Tout au long de son parcours, il va s’affranchir de cette contrainte en se rapprochant des producteurs locaux. Même s’il paye plus cher ; au niveau financier, il trouve cela plus sûr de se fournir auprès d’eux, car leur prix varie très peu d’une année sur l’autre, sans parler d’une meilleure qualité des produits.

Un boulanger artiste

En reprenant certains passages du Capital, Itaru Watanabé met en avant une réflexion intéressante de Marx, auquel je n’avais jamais pensé, mais que la culture japonaise met bien en avant, c’est l’artisanat. En effet, Marx critique l’arrivée des machines car elle apporte la fin de la spécialisation des ouvriers/artisans.

Si, au début, celles-ci peuvent être vues comme apportant une aide au travail, une facilité (dans les faits, ce sont surtout les patrons qui vantent les machines de cette manière à leurs employés), le problème est que cela finira par la non-embauche des gens qualifiés puisque n’importe qui pourra faire ce travail grâce à la simplification des taches car il n’aura plus besoin d’être formé pour effectuer ces taches. La force de travail devient donc moins chère et l’ouvrier/artisan qualifié ne pourra plus vendre sa qualité de travail à un prix élevé.

Notre auteur japonais établit un parallèle avec cette pensée de Marx et l’invention du levain chimique en boulangerie. Si le levain naturel était plus difficile à travailler car beaucoup plus sensible (comme l’ont montré tous les instagrameurs s’essayant au levain pendant le confinement), le levain chimique est beaucoup plus stable dans le temps, permettant alors de travailler à des cadences plus rapides tout en étant certain de ne pas rater le pain (le levain naturel n’aime pas la rapidité). La conséquence est que le pain a perdu du goût, et que les salaires des boulangers ont baissé au bout de quelques années !

Prenant le contre-pied de ce système capitaliste à vouloir toujours le moins cher pour dégager des profits, Itaru Watanabé préfère, pour fabriquer son pain, sélectionner les produits venant de son terroir en les payant à leur juste prix. À se rapprocher ainsi autant que possible de la culture et de la tradition japonaise, l’auteur invente le pain au levain de saké. Il a ainsi réussi à allier le savoir-faire occidental/arabe à celui japonais.

Artisan et artiste : le même mot en japonais

Au Japon, il y a rarement une distinction entre artisan et artiste, c’est le plus souvent le même mot. Distinction qui existe en France depuis le début du XIXe siècle à mon grand désespoir car elle fait une séparation entre travail intellectuel et travail manuel, en dévalorisant bien sûr ce dernier, ce qui est, à mon avis, une ineptie. En effet, quand vous préparez un travail manuel (fabriquer un placard, coudre un pantalon, etc.), il faut que vous réfléchissiez avant de le monter à comment vous allez vous y prendre et faire. Et ce plan mental est un vrai travail intellectuel. Comme dit mon père, menuisier : « Un travail bien préparé est un travail à 50 % fait ». Et quand je vois que certains artistes contemporains font appel à des artisans pour créer leur œuvre d’art, cela me gêne au plus haut point, car la fabrication n’est pas d’eux, mais d’artisans qui ne seront pas valorisés pour ce travail tandis que l’artiste oui.

La notion de pourrissement

Commençant à travailler le levain naturel, notre auteur évoque positivement la notion de pourrissement, ce qui m’a beaucoup déstabilisée. Cela est peut-être dû à la traduction et/ou à ma culture occidentale qui voit le pourrissement comme quelques chose de négatif, mais en y réfléchissant, la notion positive du pourrissement est très intéressante.

En effet, c’est la fermentation, mais aussi la dégradation qui permet de nourrir d’autres êtres vivants. Selon Itaru Watanabé, le pourrissement montre que nous sommes vivants, que la nourriture est vivante. En effet, du bon levain naturel est de la pourriture. C’est la dégradation de certains enzymes au contact de l’air qui permet la fermentation.

Ayant une grande confiance dans ce pourrissement et dans son corps, notre auteur décide de goûter les levures (pourries donc) pour savoir quelle est la meilleure pour son pain. J’avoue que cette scène m’a causé des haut-le-cœur, mais je pense qu’il a eu raison (et la suite lui a donné raison) : nous ne faisons plus assez confiance à notre instinct alimentaire. Quand je vois des gens manger un yaourt au goût douteux parce que la date de consommation n’est pas passée, donc, selon eux, ne pouvant pas être périmé, et qui sont ensuite malades à en crever, je me dis que l’instinct a du bon !

Itaru Watanabé applique ensuite sa théorie du pourrissement à notre système économique. Selon lui, le problème du capitalisme est que l’argent ne sert seulement qu’à produire de l’argent et qu’il n’y a qu’une part de celui-ci qui est réinjecté dans la vie réelle pour profiter à tous. Ainsi, la grande partie de cet argent sert avant tout la finance, il ne pourrit pas, au contraire, quelquefois il croisse !

La joie du pourrissement à la campagne

Cette notion de pourrissement permet également une critique de la nourriture issue de l’agriculture industrielle qui est, selon Itaru Watanabé, une culture morte, ce qui explique que cette nourriture ne nourrit pas comme il faut. Ses recherches pour un levain naturel et japonais le montre, c’est quand il prend le riz cultivé près de sa boulangerie et en culture ou agriculture naturelle (pour faire simple, c’est la permaculture japonaise où la terre est peu travaillée et sans apport d’engrais même naturels) qu’il trouve le meilleur levain.

C’est la même chose pour l’eau, Itaru Watanabé déménage avec sa famille afin de trouver l’eau la plus pure possible, exempte de pesticides. Le tout pour produire le meilleur pain au levain de saké.

Il va même encore plus loin dans cette notion de pourrissement vivant avec la matière. Il se rend ainsi compte que dans des contenants en plastique, il n’arrive pas du tout à produire son levain, alors que s’il prend des contenants en bambou et fabriqués sur place avec le savoir-faire traditionnel, il obtient de meilleurs résultats.

En choisissant de vouloir vivre et monter son entreprise à la campagne, Itaru Watanabé permet, à sa façon de lutter contre le système capitaliste qui veut tout centraliser avec pour conséquence l’exode rural, qui entraîne une hausse des loyers en ville, les gens sont donc obligés de continuer à travailler toujours autant, voire plus, pour pouvoir se loger. Sa boulangerie permet donc de faire vivre un coin de campagne et de créer de l’emploi puisqu’il a plusieurs salariés.

Lui et sa femme Mari préfèrent également la vie à la campagne pour l’éducation de leurs enfants et pouvoir être au plus près d’eux, en comparaison de leurs parents qui, habitant loin de leur lieu de travail (à cause des loyers élevés de la ville), avaient beaucoup de temps de transport, donc du temps perdu. Ainsi, l’auteur et sa famille en vieillissant à la campagne participent, grâce au principe positif du pourrissement, au redynamisme de celle-ci. Itaru Watanabé a ainsi réussi son pari de partir à la campagne et d’arriver à en vivre. Ce message positif me parle beaucoup : arriver à vivre de ses convictions tout en habitant à la campagne ! Ce livre en montrant que c’est possible donne de l’espoir !

La campagne japonaise

Pour les lecteurs ruraux de France, la campagne dont parle l’auteur peut être déstabilisante car ce sont des villages de 8000 habitants. Selon nos critères français, c’est un bourg ou une petite ville
(officiellement, c’est même une ville).
Dans un article, j’avais critiqué ce comptage français qui ne prend pas du tout en compte la dynamique de notre territoire (à retrouver en cliquant ici).

 

Voici donc les grandes lignes de ce livre, vraiment très intéressant car il a plusieurs grilles de lecture. Je pense qu’il peut plaire à un très grand nombre car il est facile à lire et aborde différents genres.

Si vous aimez les autobiographies, il est pour vous.
Si vous souhaitez une première approche sur le système capitaliste, il est pour vous.
Si vous voulez une première lecture sur Marx, il est pour vous.
Si vous souhaitez découvrir une réflexion sur l’agriculture,
il est pour vous.
Si vous rêvez d’un retour à la campagne, il est pour vous.
Si vous préférez l’histoire d’une famille, il est pour vous.
Si vous désirez découvrir une facette de la culture japonaise,
il est pour vous.
Et si vous visez une carrière de boulanger, il est aussi pour vous !

Je n’ai eu qu’une envie à la fin, c’est de partir au Japon, découvrir la campagne japonaise et goûter le fameux pain au saké de l’auteur !

Où trouver cet essai ?

Marx et sa baguette de Itaru Watanabé chez Decrescenzo Éditeurs, paru en 2019 (https://decrescenzo-editeurs.com/portfolio-items/marx-et-sa-baguette/).

Chez votre libraire préféré ou sur le site internet Place des libraires pour soutenir les librairies indépendantes (https://www.placedeslibraires.fr/listeliv.php?base=allbooks&mots_recherche=marx+et+sa+baguette)

POUR EN DÉCOUVRIR PLUS

Sur leur boulangerie

  • Le compte Instagram de la boulangerie Talmary, celle de l’auteur et de sa femme (je n’en ai pas parlé mais sa compagne Mari a un rôle très important) : @talmary.chizu

Sur l’économie

Sur la gastronomie japonaise

Un très bon auteur japonais

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