Les causes multiples de l’abstention

Les causes multiples de l’abstention

       Après un article positif, il est temps de passer dans le dur du sujet, surtout au vu de l’organisation des élections présidentielles ET législatives (encore plus importantes) qui arrivent ! Moi qui adore d’habitude cette période électorale, où on parle politique, là, je suis plus que frustrée ! Où sont passées les propositions phares des candidats, où sont passés les débats de société, où sont passés les propositions innovantes ?! Rien, nada !

       Pour rappel, en 2017, dès la fin de l’année 2016, on commençait déjà à en parler avec le système des primaires du parti socialiste et de l’UMP des Républicains. Et cette absence de débattre ne vient pas forcément des candidats et de leurs idées. Jadot a proposé mi-janvier une renationalisation d’EDF[1], je m’attendais à déjà voir le débat sur la hausse du prix de l’électricité, le problème du nucléaire, l’excuse de l’Union européenne… En avez-vous entendu parler ? Rien, presque aucun journaliste n’a rebondi dessus !

       Les journalistes parisiens préférant ne parler que de l’extrême-droite alors que ces partis ont eu difficilement leurs 500 signatures (contrairement aux partis d’extrême-gauche comme Nathalie Arthaud de Lutte Ouvrière et personne n’en a parlé !) ! Et surtout que les Français s’en foutent des sujets liés à l’immigration : une majorité de Français veulent parler avant tout du pouvoir d’achat[2] (quel étonnement avec des salaires qui stagnent depuis 20 ans !), de notre système de santé (quel étonnement avec la fermeture continue des lits d’hôpitaux malgré la pandémie[3]) et de l’environnement (quel étonnement avec la météo déréglée que nous ressentons tous) !

       Bref, nous voulons parler des sujets du quotidien, qui nous concerne tous. Le pire est que le soir des élections, les journalistes et politiques seront les premiers à se plaindre du record de l’abstention ! Pourtant malgré cette abstention grandissante, je reste persuadée que les Français restent attachés à la politique.

En premier lieu, quel est le problème de l’abstention ?

     Le problème premier de l’abstention est que son taux est de plus en plus important d’où une mauvaise représentativité des Français dans les élus, qui sont censés nous représentés. Lors des dernières élections régionales de 2021, où l’abstention a battu des records historiques (plus de 65 % d’abstention[4] !), j’ai essayé de comprendre celle-ci car 95 % de mon entourage avait voté. Cela me perturbait de ne pas connaître une personne représentative de la société française (avec cette élection, les votants ne sont plus qu’une minorité en réalité).

     L’autre chiffre qui m’a interpellé est l’abstention des jeunes : Lors des dernières élections, c’était 87 % des jeunes qui ne sont pas allés voter[5] ! 87 % ! Presque l’ensemble de la jeunesse !!! Avec un tel chiffre, on ne peut plus dire que les abstentionnistes sont des marginaux ! Chiffres d’autant plus incroyables que je trouve que les jeunes sont beaucoup plus engagés qu’à mon époque[6], il n’y a qu’à voir le succès des marches pour le climat !

     Suite à un sondage Instagram (non représentatif de la société française), j’ai élaboré des pistes de réflexion afin de comprendre les causes d’une telle abstention. Et ces causes m’ont amenée à me poser la question : à qui profitait l’abstention pour que nos politiques ne luttent pas efficacement contre ? En effet, on ne va pas me faire croire qu’à l’heure du marketing et de la communication, à l’heure où les industriels sont capables de nous faire acheter de l’alimentation de merde (voir mon article à sujet), les politiques ne seraient capables de nous inciter à aller voter ?!

     J’ai divisé cette réflexion sur l’abstention en deux articles car il était important pour moi de montrer que l’abstention est bien plus complexe que ce que l’on ne pense. Un premier article expliquera les causes de l’abstention (outre un dégoût politique) et le second article montrera comment cette abstention favorise une certaine classe sociale.

L’ABSTENTION : UN PROBLÈME TECHNIQUE

La difficulté de s’inscrire sur une liste électorale et d’y rester

       Suite aux réponses des abstentionnistes, ce qui m’a le plus étonnée est le manque de votes pour problème « technique » ! En effet, la France est l’un des seuls pays au monde où l’inscription sur une liste électorale n’est pas automatique (dans les faits, elle est automatique depuis 1997 pour les personnes de 18 ans ayant effectué leur recensement à 16 ans !). Et cette procédure d’inscription est en elle-même déjà complexe. Il faut soit aller à la mairie de sa commune, soit sur le site internet officiel, où là il faut une vingtaine de clics pour s’inscrire[7] !!! Alors qu’étrangement quand vous payez une amende, le site gouvernemental est d’une facilité déconcertante : en deux-trois clics, c’est payé !

       Un autre phénomène est la purge des listes électorales par les communes ! C’est arrivé à mon compagnon, il y a quelques années. Du jour au lendemain, il reçoit un papier de sa commune d’inscription pour dire qu’il va être rayé de la liste électorale où il était inscrit ! Mon compagnon, n’étant pas du genre à se laisser faire, a écrit un courrier pour demander le pourquoi du comment, surtout qu’il a toujours voté (certes, le plus souvent par procuration). Finalement, cela s’est réglé, mais une personne qui n’est pas au fait des démarches administratives, aurait sans doute laissé tomber.

Le déménagement, une des causes de l’abstention

       Ensuite, quand vous déménagez, il faut encore penser à vous inscrire ou vous réinscrire sur la liste de votre nouvelle commune. Il y a encore peu, c’était au 31 décembre de l’année précédant l’élection. Problème, avant les élections, vous ne saviez pas toujours que vous alliez déménager dans l’année !

Et même, quand vous déménagez, mais que vous restez dans la même ville, il faut aussi penser à s’inscrire de nouveau car le bureau de vote peut avoir changé ! Vraiment pas évident de penser à tout, surtout lors d’un déménagement où il y a déjà 1001 choses à penser !

       Certains diront que les personnes n’ont qu’à aller à leur ancien bureau de vote. Certes, mais selon la taille de la ville, ce n’est pas toujours évident, d’autant plus si vous n’avez pas de voitures (peu de transports en commun le dimanche). Et faire plus d’une heure de trajet à pied pour aller voter, je comprends que cela rebute certaines personnes, d’autant plus si vous avez des enfants.

La vie estudiantine, incompatible avec le vote

       Il en est de même pour les étudiants qui pensent à s’inscrire dans leur ville étudiante, mais manque de chance, ce week-end d’élections, il y a une fête de famille, et doivent retourner dans leur commune d’origine. Là, ce n’est pas facile de trouver une personne pour lui donner une procuration. Pour l’avoir fait à Quimper, il n’est pas simple de prendre une personne de confiance, surtout quand vous venez d’arriver et que vous n’avez pas les mêmes idées politiques de votre nouvel entourage. En 2014, ils étaient 6 millions d’étudiants qui n’habitaient plus dans la ville où ils étaient inscrits[9] ! En effet, si vous changez souvent de lieu d’étude, il faut penser à CHAQUE fois à vous inscrire de nouveau ! Et je ne parle même pas des stages qui ont souvent lieu en fin d’année et dans une autre commune que le lieu d’étude !

       C’est pourquoi, quand j’étais étudiante, je suis restée inscrite sur la liste électorale de mon village. Je votais donc le plus souvent par procuration grâce à ma sœur. Pareil, là, il faut avoir des frères et sœurs en âge de voter (plus difficile quand vous êtes l’aîné) et/ou faire confiance à votre adelphie (fratrie ET sororie) ou à vos parents. Beaucoup de personnes ne parlent pas politique avec leurs parents, elles ne se voient donc pas confier leur vote.

       Je pense que toutes ces raisons expliquent pourquoi le vote rural est moins touché par l’abstention[10]. Moins de kilomètres pour rejoindre le bureau de vote, vous pouvez même y aller à pied, ce qui fait la promenade dominicale, pas de file d’attente (oui, en ville, on attend pour voter), et moins regardant sur la carte d’identité puisqu’on nous connaît ! Pour avoir tester les deux, je confirme, il est plus simple de voter à la campagne qu’à la ville : pas de problème de bureau de vote, il n’y en a qu’un et c’est plus rapide (et plus sympathique car vous pouvez ensuite discuter avec des personnes de connaissance wink).

Les non-inscrits ou les disparus de la démocratie

Les journalistes parlent des abstentionnistes, mais il y a une catégorie encore plus inquiétante pour la représentation démocratique, ce sont les non-inscrits. D’après l’Insee, il serait aujourd’hui entre 6 % et 10 % de la population française[8] ! C’est énorme. Et surtout ces personnes qui sont non-inscrites disparaissent totalement des radars des journalistes et des instituts de sondage, car il n’y a aucune étude sur eux, nous ne savons même pas leur obédience politique, nous ne savons pas pourquoi ils ne sont pas inscrits, nous ne savons rien ! Et 10 %, c’est un Français sur dix…

L’ABSTENTION OU LE REFUS DE PARTICIPER À LA MASCARADE DÉMOCRATIQUE

Des partis politiques qui n’améliorent plus le quotidien des gens

       Il y a ensuite les abstentionnistes qui ne votent pas ou plus car ils ont vu, lors des dernières décennies, que rien n’a changé pour l’amélioration des conditions sociales et salariales. Sans oublier les politiques qui ne font que des promesses au moment des élections.

       Auparavant, je ne comprenais pas ce point de vue, aimant toujours donner mon avis. Presque 20 ans d’élections ont passé pour moi, et hélas, je commence à comprendre leur point de vue ! Cela fait presque 20 ans que nous n’avons pas eu de hausse du SMIC alors que le prix des logements a triplé, voire quadruplé dans certaines métropoles ! Aucun nouveau jour de congé supplémentaire, au contraire, on nous en a même supprimé un (le fameux lundi de Pentecôte) alors que les Français ont une des meilleures productivités au monde[11] ! Des réformes de retraite et de chômage qui s’enchaînent depuis une vingtaine d’années et défavorisent TOUJOURS les petits salaires[12]. En gros, nous travaillons toujours plus, sans aucune reconnaissance salariale et avec de moins en moins de droits !

Un système de vote dénigrant les « petits » partis

       L’autre cause du refus de voter est le mécontentement de voir les partis auxquels on croit ne jamais arriver au pouvoir au fil des années. Et pas forcément des petits partis ou les extrémistes ! En effet, en 2007, j’avais voté… attention instant révélation… Bayrou au 1er tour ! Malgré son excellent score (18,6 %), il n’a pas été présent au 2nd tour et s’est retrouvé sans rien, et avec très peu de députés lors des législatives suivantes (trois sièges seulement). Il aurait pu se rattraper aux législatives, mais les Français n’ont pas encore compris le système des législatives depuis le quinquennat (j’écrirais un article à ce sujet avant les prochaines, mais il est tout à fait possible de voter différemment que le parti du président afin d’obtenir une cohabitation).

       Il en est de même pour les Verts qui font depuis une bonne décennie d’excellents scores mais qui ne parviennent pas à briser le plafond de verre à cause d’un système électoral privilégiant le fait majoritaire (article à venir à ce sujet).

       Pour tous ces abstentionnistes, je comprends maintenant leur malaise ! Les gouvernements français successifs depuis les années 1980, en privilégiant le fait majoritaire coupe donc la voix aux autres (qui, pourtant, additionnées sont plus nombreux !). Ces personnes ont donc l’impression de ne jamais être écoutées (une des revendications des Gilets Jaunes).

L’abstention comme acte de scepticisme face au système du vote

       Une partie des abstentionnistes qui m’ont répondu sont totalement désabusés par notre démocratie et son système de vote qui selon eux ne fonctionne pas. Comme vu précédemment pour les « petits » partis, on ne peut pas leur en vouloir, car les autres voix que celles établies sont de moins en moins représentées, et tant que le système électoral ne reviendra pas à un système davantage proportionnel, rien ne changera.            Certains de ces abstentionnistes sont encore plus désabusés et ne croient plus à notre système démocratique tout court ! En effet, ils ne croient plus dans les politiques actuels et selon eux, face aux lobbies, le système électoral ne peut rien. Hélas, les exemples récents leur donnent raison : quand on voit le nombre d’entrepôts Amazon pullulés alors qu’on sait maintenant qu’ils détruisent les emplois locaux, prennent des terres agricoles et cerise sur le gâteau : ne payent pas leurs impôts en France, il y a de quoi se poser des questions !? Que font nos élus ? Et c’est là que j’en veux à nos élus : de ne pas défendre l’intérêt général, d’avoir une vision court-termiste, de ne pas consulter leur population et surtout de ne défendre seulement que les gros intérêts !

       Enfin, beaucoup d’abstentionnistes n’ont pas voté par prévision des résultats, voire frustration de la politique. Là, c’est aux sondages et aux médias que j’en veux ! En effet, malgré le nombre d’erreurs des sondages depuis des décennies, ceux-ci influencent toujours le vote, vers le prétendu « gagnant » ! On l’a vu avec Macron en 2017, s’il n’avait jamais été présenté comme ayant ses chances d’atteindre le second tour, il ne l’aurait pas atteint, puisqu’il était peu connu du grand public avant son entrée fracassante dans les médias[14] ! Ou autre exemple en Bretagne, aux dernières élections régionales : les médias nous ont toujours présentés le président sortant comme gagnant aisément… oui tellement aisément que nous avons eu une quinquangulaire au second tour !

Où est l’intérêt général dans les décisions des élus ?

L’exemple de Ludovic Jolivet, maire de Quimper (En Marche) est édifiant : il a signé le compromis de vente pour le terrain où se situera l’entrepôt Amazon deux jours avant le second tour de l’élection municipale de 2020[13] !!! Sans doute pour forcer (ou aider) la main de la prochaine équipe municipale… de « gauche ». En effet, cette équipe, comprenant Parti socialiste et Verts, n’est pas revenue sur cette décision prise au dernier moment !

Croyez-moi, si j’avais été à leur place, j’aurais attaqué ce compromis de vente en jouant sur la date, quitte à ce que la ville aille au tribunal administratif ! Encore une fois, les élus ont laissé s’installer une telle entreprise ! Ils s’en foutent sans doute car ils savent très bien que ce ne seront pas leurs enfants qui devront bosser dedans ?! Selon moi, les « gros » élus ne jouent plus leur rôle (l’ont-ils joué un jour ?) : ils devraient normalement faire barrage à de tels lobbies car eux sont informés et ont le pouvoir de les contre-balancer.

Le vote présenté comme remède à tous les maux sociaux

     Une autre des raisons des absten­tionnistes politisés est un peu plus complexe. En effet, depuis que nous sommes petits, l’État, l’École, les médias nous ont toujours présentés l’élection comme révolutionnaire, comme celle qui va tout changer, qui va régler tous les problèmes de la France et des Français… Hum, comment dire, nous le voyons depuis les années 1980, non les élections ne révolutionnent pas la vie des gens ! C’est beaucoup plus subtil.

       En 1981, quand François Mitterrand a été élu, il y a eu un réel bol d’air car toute la classe politique a été renouvelée (Fabius, Hollande, Lang, Royal étaient des tout jeunes à l’époque) : ouverture des radios libres, de plusieurs chaînes télévisées, nationalisation, augmentation du smic, nouvelle semaine de congés payés, etc. Hélas, ces avancées ont été vite freinées, d’où le début du désarroi des votants de gauche. Désarroi qui a continué au fur et à mesure des élections et commence à toucher toutes les familles politiques.

       De nous faire donc croire qu’une élection va tout changer est, à mon avis, une mauvaise stratégie, car non, l’élection ne révolutionne rien. Et l’élection présidentielle est la pire de toutes, en nous présentant à chaque fois les candidats comme les sauveurs de la France ! Déjà, c’est totalement mégalo et ensuite, il y a une Assemblée Nationale derrière (certes, depuis Macron, elle est plutôt étouffée) et la pléthore d’élus locaux (sans parler des lobbies). Les partis politiques anarchistes l’ont bien compris en ne participant pas aux élections. Selon moi, l’élection sert seulement à éviter la casse et à gagner quelques acquis sociaux conquis sociaux par-ci, par-là.

Est-il encore utile de voter ?

Cependant, voter sert quand même à quelque chose : à améliorer nos conditions sociales ! En effet, si le parti socialiste n’avait pas gagné les élections législatives de 1998, nous n’aurions pas eu les 35 heures (et vu leur remise en cause par les différents partis de droite, encore actuellement, plus de vingt ans après, nous ne les verrions pas de sitôt !). C’est un exemple parmi d’autres.

Après, c’est un exemple, cela ne remet pas en cause tout le système politique actuel français. Pour résumer, on va dire que voter sert à éviter la casse.

Je reste persuadée que si nous avions eu l’UMP les Républicains au gouvernement pour gérer la crise sanitaire actuelle, celle-ci aurait été beaucoup mieux gérée, comme on l’a vu avec Roselyne Bachelot au moment de la grippe H1N1 et les fameux masques et vaccins commandés en trop (je l’avais aussi critiquée à l’époque ! Aujourd’hui, on peut plus que la remercier car une bonne partie des stocks restants était ceux commandés à l’époque). De plus, je pense que le parti des Républicains aurait davantage écouté les remontées des médecins et de leur base militante (base que n’a pas le parti En Marche).

L’ABSTENTION PAR MANQUE DE CONNAISSANCE

Pour qui voter ?

       Une autre des réponses revenues des abstentionnistes est de ne pas savoir pour qui voter. Là, j’avoue avoir été étonnée au premier abord. Mais je me suis rappelé que pour moi, c’est facile, baignant dans les discussions politiques depuis que je suis petite (mère socialiste, père à droite, d’où des débats intéressants) et en en parlant souvent tout le temps.

       De même, j’écoute la radio et je lis beaucoup la presse, ce qui me permet de me tenir informée. Quelqu’un qui ne s’informe que via la télévision va être désavantagé ! Combien de fois quand je regarde le journal télévisé de TF1 ou France 2, je suis effarée par leurs sujets présentés comme nouveaux, alors que souvent j’en ai entendu parler quelques jours auparavant, voire le record, trois semaines auparavant !!! À la décharge de la télévision : son format ne permet pas de dire tout ce qu’un journal ou la radio peut dire en moins de temps. S’il faut qu’elle reprenne chaque sujet d’un journal papier, le journal télévisé durerait des heures.

       Ainsi, selon les scrutins, beaucoup de gens ont du mal à comprendre les enjeux. Et le mille-feuille administratif français qui s’étoffe d’année en année n’arrange rien. Paradoxalement, on apprend au concours administratif qu’il faut moins de strates administratives, mais les gouvernements successifs depuis des décennies nous en ajoutent toujours et de plus en plus grandes (donc de plus en plus éloignées des gens) : communauté de communes maintenant de 25000 habitants minimum, des régions de plus en plus grandes sans respecter l’ancrage historique, etc. Ceci explique que la Corse, restée dans son territoire historique, aux dernières élections régionales en 2021 a eu un énorme taux de participation par rapport au reste de la France : 42 % « seulement » d’abstention[15] (face au 67 % national). En effet, avec tous les changements survenus ces dernières années, on ne sait plus qui fait quoi : est-ce la mairie ou la communauté de communes qui a telle compétence ? Est-ce le département ? Ou est-ce maintenant la région ? Comme je milite dans un collectif de trains, je suis bien au courant que c’est la Région qui s’occupe des transports en commun dont le train, mais combien de personnes le savent ?! Si on n’est pas dedans, difficile de le deviner ! Et la politique ne devrait pas être une épreuve de devinette !

Les partis historiques au contour de plus en plus flou

       Une étude de l’institut Montaigne réalisée récemment montre que plus de la moitié des jeunes de 18-24 ans ne peuvent indiquer leur préférence partisane et s’ils sont de droite ou de gauche[16] !!! Alors forcément savoir pour quel parti voter ! À la décharge des 18-24 ans, vu la politique du parti socialiste que nous avons eu entre 2012 et 2017 qui n’était que la presque continuité de la politique de Sarkozy et Fillon, il est normal qu’ils n’y comprennent plus rien !

       Et ce ne sont pas les médias traditionnels qui vont aider : dans le journal de 20h de France2 du 13 février 2022, les partis d’extrême-droite étaient classés dans les partis de droite ! Et il n’y avait aucune mention des partis d’extrême-gauche (alors qu’au moment de la diffusion du reportage, le Parti Communiste et la Lutte Ouvrière avaient presque leurs 500 signatures contrairement aux partis d’extrême-droite et fasciste qui étaient bien loin derrière).

Les médias n'aident pas à la comprhension du monde politique.

Journal de France 2 où ces trois candidats sont présentés
comme à droite !
En réalité, la candidate au milieu est de l’extrême-droite
et le candidat à droite est fasciste.
Cet exemple montre que les journalistes n’expliquent pas les différences entre la droite, la gauche, l’extrême-gauche, l’extrême-droite
et le fascisme.

Le manque d’information de la part des médias traditionnels

       Les chiffres affolants de l’étude de l’institut Montaigne au sujet de la désaffiliation politique des jeunes expliquent pourquoi l’abstention touche principalement les jeunes (outre le problème de la localisation estudiantine). Ces jeunes qui ne savent pour qui voter se retrouveraient peut-être davantage dans les « petits » partis, mais hélas, si on n’y connaît rien, on ne peut pas avoir accès aux programmes de ces partis. Même moi, qui m’y connaît plutôt bien, je n’ai découvert l’existence de l’UCL (Union communiste libertaire) que depuis peu !

       De même, beaucoup de personnes m’ont demandé qui est Anasse Kazib, quand je l’ai mentionné au détour d’une story sur Instagram. Il est candidat pour la Révolution permanente, mouvement qui s’est dissocié du NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste, représenté aujourd’hui par Poutou). Malgré un nombre plus important de signatures que Taubira, il est totalement absent des médias (un hashtag est même né #oùestAnasseKazib). Ne me demandez pas son programme, je ne me suis pas encore renseigné dessus… Et voilà ! Il faut que j’aille me renseigner par moi-même car les journalistes ne font pas leur boulot de retranscrire l’information. Alors que pour le programme de Pécresse et de Zemmour, je suis bien au courant de ce qu’ils veulent faire !

       Enfin, très peu de médias traditionnels s’adressent aux jeunes. Et même si YouTube et Daily Motion regorgent de vidéos explicatives et informatives sur la politique, le problème est que déjà, elles sont perdues dans la masse, ensuite l’algorithme ne fait remonter que les vidéos qui fonctionnent bien et/ou par rapport à ce que vous avez déjà regardé, enfin les vidéos explicatives sont orientées soit à gauche, soit à droite. À ma connaissance, il n’y a pas de vidéos « objectives » présentant le programme de TOUS les différents candidats (même si l’objectivité ne peut totalement exister, on peut essayer de s’en approcher).

       Pourtant, la connaissance est une des clés pour savoir pour qui voter, pour réussir à avoir les différences entre les partis. Ce n’est pas un hasard non plus, si les dernières élections régionales ont eu une telle abstention alors que des millions d’électeurs n’avaient pas reçu les professions de foi[17]. En effet, le gouvernement Macron-Darmann avait décidé de sous-traiter par Adrexo une partie de la distribution au lieu de faire fonctionner les services de La Poste[18] ! Le résultat a été un désastre !

       Mais au moment de prendre une telle décision, personne ne s’est dit que cela allait impacter les électeurs ?! N’importe quel quidam sait aujourd’hui que faire appel à la sous-traitance est certes moins cher, mais avec une efficacité moindre (normal, puisque vous payez moins cher, il n’y a pas de secret !) ! Et si les décideurs le savent aussi, c’est qu’ils souhaitaient bien que l’abstention soit forte afin d’arranger leurs affaires. Il ne faut pas oublier qu’en janvier 2020 avant les élections municipales (et l’arrivée officielle du covid), une circulaire sur le comptage des votes avait été distribuée aux préfets. L’objectif était de ne pas comptabiliser les communes en dessous de 9000 habitants et plus, soit 96 % des communes[19] !!! Si on veut « effacer » autant de voix, c’est bien que celles-ci dérangent… D’autant plus quand elles viennent des campagnes, qui se savent sous-représentées depuis des années…

Comment se tenir informé ?

La clé pour savoir qui voter et connaître au moins les différents partis politiques est vraiment de s’informer.

Pour les personnes qui n’ont pas le temps, je conseille la radio : en quelques minutes, on apprend autant qu’un journal télévisé de 20 minutes. Je conseille d’écouter France Bleu, ou les infos de France Inter ou France Culture, ma préférée car il n’y a aucune publicité, c’est vraiment agréable. France Info est aussi intéressante, mais là, c’est le plein d’infos, ce qui peut faire beaucoup.

Au niveau télévision, le journal d’Arte permet d’avoir une bonne vision de la politique mondiale.

Quant aux journaux, ceux régionaux (se sont beaucoup améliorés cette dernière décennie) comme nationaux (Le Monde) donnent un bon panorama des informations. Le seul problème de ces journaux est qu’ils appartiennent à de gros groupes privés donc toutes les informations ne sont pas présentes. Pour ma part, je complète avec des journaux ou revues indépendantes : Basta, Reporterre, ou encore la revue Ballast qui fait d’excellents reportages. L’avantage est que si vous n’avez pas trop d’argent, elles sont en accès libre (un don est possible de temps en temps). En économie, il y a l’excellent magazine Alternatives économiques, et en plus généraliste, la revue Socialter.

Enfin, il reste la médiathèque. Si votre journal n’y est pas, n’hésitez pas à demander à ce qu’elle s’abonne. Lysiane du blog Bibliolingus m’a aussi indiquée qu’il est possible de prendre un abonnement à la BNF (Bibliothèque nationale française) pour 15 € par an avec un accès à une multitude de journaux différents.

       C’est pourquoi les dernières études le montrent : l’abstention favorise avant tout la droite, et par là même une classe de favorisés par la représentation de ses élus : les années passent et il y a toujours moins de ruraux, d’ouvriers, d’employés, de personnes racisées et même de femmes. J’explique tout cela en détail dans le second article de cette réflexion sur l’abstention.

L’abstention, devenue le mode d’expression de la majorité des électeurs, est un silence politique qui vaut de l’or.

Françoise Fressoz, éditorialiste au Monde

POUR EN SAVOIR PLUS

Pour retrouver la suite de cette réflexion sur l’abstention, le second article « L’absentention : comment elle favorise la droite et dessert des catégories de population » (https://crevette-diplomate.fr/abstention-favorise-la-droite-et-dessert-des-categories-de-population/).

Pour vous inscrire sur une liste électorale : https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F1367 ATTENTION, pour le 1er tour de l’élection présidentielle, vous avez jusqu’au 2 mars sur internet et au 4 mars à la mairie de votre commune.

Sur l’abstention elle-même

Article du Monde diplomatique (merci à @apcalipticart pour la source) « Ce que s’abstenir veut dire » : https://www.monde-diplomatique.fr/2014/05/BRACONNIER/50381

Les abstentionnistes des élections régionales de 2021 : https://www.francetvinfo.fr/elections/regionales/elections-regionales-qui-sont-les-abstentionnistes_4673195.html

Les abstentionnistes des élections législatives de 2017 : https://www.franceculture.fr/politique/legislatives-qui-sont-les-abstentionnistes

Sur les jeunes et la politique 

https://www.institutmontaigne.org/publications/une-jeunesse-plurielle-enquete-aupres-des-18-24-ans

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/09/10/loin-des-urnes-le-ras-le-bol-tres-politique-des-jeunes_6094123_3232.html

Sur l’utilité du vote 

François Ruffin, aujourd’hui député La France insoumise, a répondu à ses lecteurs dans Fakir : http://www.fakirpresse.info/Les-elections-ca-sert-un-peu

 

Sur le vote en lui-même

« Les “variables lourdes” en sociologie électorale » de Nonna Mayer : https://journals.openedition.org/enquete/1133.
Article qui date de 1997 mais qui est toujours aussi intéressant en évoquant l’électorat mobile (les personnes qui ne votent pas toujours le même parti). Merci à Irène du blog La Nébuleuse pour la découverte de cette chercheuse en sociologie du vote.

Le Vote, Approches sociologiques de l’institution et des comportements électoraux de Patrick Lehingue, éditions La Découverte (https://www.editionsladecouverte.fr/le_vote-9782348056970).
Patrick Lehingue est professeur de science politique à la meilleure université française : l’université Picardie Jules Verne wink. Ce livre est passionnant sur le système du vote, qui contrairement aux idées reçues ne relève pas d’un automatisme et d’un système juste. Toutefois, l’ouvrage reste assez technique.

NOTES DE BAS DE PAGE

[1] https://usbeketrica.com/fr/article/pourquoi-yannick-jadot-veut-renationaliser-edf

[2] https://www.sudouest.fr/elections/presidentielle/presidentielle-pouvoir-d-achat-sante-quelles-sont-les-preoccupations-des-francais-7963040.php et pour retrouver ce sondage Ipsos pour France Inter, réalisé entre le 18 et 19 janvier 2022 sur 1067 personnes : https://www.ipsos.com/fr-fr/presidentielle-2022/presidentielle-2022-lenjeu-social-une-priorite-des-francais-dont-ils-estiment-quelle-nest-pas-assez

[3] https://portail.bastamag.net/carte-des-suppressions-de-lits-hopital-covid-reanimation-ARS-CHU

[4] https://www.francetvinfo.fr/elections/regionales/regionales-et-departementales-l-abstention-s-eleve-a-66-1-un-record-pour-une-election-en-france-selon-notre-estimation-ipsos-sopra-steria_4669209.html

[5] https://france3-regions.francetvinfo.fr/grand-est/meurthe-et-moselle/nancy/elections-regionales-2021-83-des-jeunes-se-sont-abstenus-la-campagne-electorale-n-a-pas-ete-faite-pour-eux-2149312.html

[6] https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/09/10/loin-des-urnes-le-ras-le-bol-tres-politique-des-jeunes_6094123_3232.html

[7] https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F1367

[8] https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/micpelec/l15b4790_rapport-information#_Toc256000024

[9] https://www.monde-diplomatique.fr/2014/05/BRACONNIER/50381

[10] https://www.monde-diplomatique.fr/2014/05/BRACONNIER/50381

[11] https://www.lefigaro.fr/conjoncture/2014/11/18/20002-20141118ARTFIG00103-les-francais-restent-parmi-les-plus-productifs-au-monde.php

[12] https://basta.media/reforme-assurance-chomage-baisse-des-indemnites-journalieres-duree-indemnisation-pole-emploi-CDD-CDI-interim

[13] https://www.letelegramme.fr/finistere/quimper/amazon-souffle-la-discorde-dans-l-agglomeration-quimperoise-23-07-2020-12587943.php

[14] https://www.acrimed.org/Emmanuel-Macron-une-creature-mediatique-extrait

[15] https://www.la-croix.com/France/Elections-territoriales-2021-Corse-vote-regionaliste-renforce-2021-06-21-1201162349

[16] https://www.lemonde.fr/politique/article/2022/02/03/l-impressionnante-desaffiliation-politique-des-18-24-ans-soulignee-par-une-etude_6112121_823448.html

[17] https://www.francetvinfo.fr/elections/elections-regionales-des-millions-delecteurs-nont-pas-recu-les-professions-de-foi_4672893.html

[18] https://www.huffingtonpost.fr/entry/regionales-2021-labsence-de-professions-de-foi-agacent-ces-candidats_fr_60cdbb9be4b0e08c64bafcbf

[19] https://www.francetvinfo.fr/elections/municipales/resultats-du-ps/municipales-la-circulaire-de-christophe-castaner-qui-pourrait-avantager-lrem_3786331.html

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2 réflexions sur « Les causes multiples de l’abstention »

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